Journal / Portraits - mercredi 18 novembre 2015

Georges Fagbohoun, Dancing King

IL EST DE CEUX qui trouvaient que Vaulx-en-Velin n’avait pas la place qu’elle méritait dans la galaxie hip-hop. Avec le battle international de l’an passé dont il fut l’un des jurés, et la biennale des Cultures urbaines qui vient de débuter, la donne a changé. Cela ne peut que plaire à Bboy Guegorr, alias Georges Fagbohoun.

Dans son appartement du quartier de la Balme, agrémenté de grandes fresques aux piafs criards, le danseur de 33 ans revient sur un destin atypique pour le néophyte, mais caractéristique d’une génération bercée par les premiers flows de rap. Certains sont tombés petits dans la marmite de potion magique, pour Guegorr, ce fut dans le hip-hop, aux travers des émissions de Sydney et des morceaux de Mc Solaar ou IAM. “A l’époque, lance-t-il, on disait que le breakdance ne serait qu’une mode qui passeraitvite”. 30 ans plus tard, les shows de danse remplissent les zéniths et certains rappeurs sont au programme du baccalauréat. Comme une flopée de gones, c’est surtout en passant sous les arcades de l’opéra qu’il découvre la magie d’une culture jusqu’alors marginale et estampillée “made in banlieue”. C’était au milieu des années 1990. “Voir pour la première fois un mec tourner sur la tête, c’est un vrai choc”, se remémore-t-il.

Le hip-hop pour s’ouvrir au monde

C’est aussi sur le parvis de cet écrin signé Jean Nouvel qu’a débuté l’épopée du Pockemon crew. Si aujourd’hui, le nom évoque les sommets du hip-hop (double champion de France 2003 et 2008, double champion du Monde 2003 et 2006, double champion d'Europe 2004 et 2005), à l’époque, les petits gars de l’Est lyonnais sont vus comme des ovnis. “On venait de nulle part”, se souvient Georges Fagbohoun. Le nom qu’ils se se choisissent souligne d’ailleurs leur atypie : “Tous les groupes avaient des noms de guerriers, on a voulu prendre le contre-pied”. Un patronyme dans lequel on peut aussi voir un clin d’œil à l’univers des dessins animés. A ses débuts, Guegorr travaillait à Disneyland, où il enfilait les costumes de Tigrou, Bourriquet et Pluto. Bien loin de NTM ou de Kery James.

Avec la compagnie, il parcourt la planète, de workshops en battles, de New York à la Nouvelle Calédonie en passant par le Sénégal. “Quand tu n’as jamais quitté ton quartier, que ta seule fenêtre sur l’extérieur est ta télévision, c’est une chance inouïe pour s’ouvrir au monde”. Il en conclut au passage l’importance de porter haut ses racines pour un groupe aussi cosmopolite que le sien. “C’était l’objet de notre premier spectacle, « C’est ça la vie !? », insiste-t-il, un drapeau du Bénin, le pays de ses ancêtres, fièrement accroché à la porte de son salon. Pour autant, on est avant tout français et c’est justement ce qui nous lie”. Sur scène, le danseur s’amuse de cet état de fait et n’hésite pas à porter des boubous pour marquer sa différence. 

On ne nait pas Pockemon, on le devient, et “c’est pour la vie”. Pareil pour la Balme, son quartier, petit lopin de Vaulx entre le carré de soie et le canal de Jonage. “C’est une vraie motivation ce quartier, soutient celui qui ne le quitterait pour rien au monde. Il est souvent montré du doigt, mais rassemble aucoup de personnes qui se bougent pour réussir”. S’il est un combat que le danseur souhaite mener, c’est bien celui-là : “faire qu’on donne sa chance à ceux qui veulent créer des choses”. Mais sa croisade principale, c’est dans les couloirs des hôpitaux qu’il la mène. Georges Fagbohoun a fréquenté ces établissements avec son fils Kalis, décédé en 2014 d’une maladie orpheline alors qu’il n’avait que huit ans. Son fils, sa bataille dirait Balavoine, et la mascotte des Pockemon qui l’ont soutenu autant qu’ils pouvaient dans cette tragédie. “C’est ma deuxième famille. Sans eux je n’aurais pas eu la force de me battre”. C’est à leurs côtés qu’il s’active désormais à rendre le quotidien des malades un peu moins terrible. Avec sa bande de potes, - des danseurs comme Lilou Ramdani ou Brahim Zaïbat, des rappeurs, dont Médine, et des humoristes -, il a crée les Héros des hostos, une association qui lève des fonds et organise des ateliers pour les enfants hospitalisés. La première soirée organisée au printemps dernier a permis de récolter 1244 euros.

La petite mode qui devait vite disparaître a non seulement perduré, mais elle s’est renforcée autour des valeurs de solidarité et d’humanité, et s’est ouverte urbi et orbi aux autres cultures, investissant non plus uniquement le parvis de l’opéra, mais sa prestigieuse scène. Un juste retour des choses.

Maxence Knepper

 

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